Une des principales évolutions dans la réflexion wittgensteinienne, qui a, peut-être, été la point de départ à la fois de sa propre conception du langage, ainsi que de toute une réflexion post- wittgensteinienne sur le langage, consiste dans l'idée que si dans le Tractatus il est théoriquement possible de connaître la signification d'un mot, il n'est même plus possible de songer à en donner une définition, et ce, pour une raison qui peut paraître déconcertante, puisque le nom n'a pas de définition à proprement parler. En effet, dit-il " nous sommes à l'évidence incapables de préciser et de circonscrire les concepts dont nous nous servons, non pas du fait que nous ignorons leur définition réelle2, mais du fait qu'ils ne comportent pas de définition réelle". Le sens et la signification sont plutôt en rapport avec "les transactions réelles", selon la propre expression de Wittgenstein, celles-ci étant nécessairement publiques, sociales et donc d'une grande complexité et d'une grande variété, en rapport avec les jeux de langage.
Pourtant, dans les écrits post-Tractatus, le langage ou plus exactement le fonctionnement du langage est comparé progressivement à une technique, à une opération mathématique et à un jeu; ce qui ne peut qu'aller à l'encontre de cette idée pour mettre l'accent plutôt sur une certaine technicité du langage. Cette conception du langage comme jeu a justement été fortement critiquée par Rush Rhees dans des textes réunis sous le titre de Wittgenstein and the possibility of discours3 et en particulier dans la troisième partie intitulée "Beyond Wittgenstein' builders". Pour Rhees, Wittgenstein a complètement raté le propre du langage, à savoir, la conversation, et par conséquent pour lui speaking
- "is not like a game"
- "is not like the operation of an organisation" et
- " making an understanding is not just exercing the technique4".
Si la critique de Rhees était justifiée, cela signifierait l'échec total de la Philosophie post-Tractatusienne, et plus exactement de son projet de se distancier du Tractatus. En effet, si cette philosophie a fait du langage, d'abord et avant tout, ce qui permet la communication5, comment Rhees a-t-il pu voir dans la conception des jeux de langage justement une exclusion de la compréhension, de la conversation et donc de la communication? Pour répondre à cette interrogation et vérifier l'opportunité des critiques de Rhees, je vais essayer de répondre à la question générale, qui englobe les autres questions, en un sens, celles de savoir si le jeu de langage est vraiment automatique et mécanique chez Wittgenstein.
I- LA CRITIQUE DE RUSH RHEES
La critique profonde, selon l'appréciation de Malcolm6, que Rhees fait de la conception wittgensteinienne du langage concerne fondamentalement deux idées, qui sont, du reste, étroitement liées. La première concerne l'idée que le langage se réduirait à une simple réponse automatique ou à une simple réaction irréfléchie, et la seconde concerne l'analogie avec le calcul, une technique et le jeu au sens ordinaire du terme. J'essaierai d'examiner ces deux points et surtout de vérifier l'opportunité de ces deux critiques.
C'est le jeu de langage, tel qu'il est exposé au paragraphe 2 de Recherches Philosophiques, qui constitue le point de départ de cette critique. Dans ce paragraphe, Wittgenstein donne un exemple simple et certainement réduit (mais pas forcément réducteur) du langage, celui du maçon qui donne des ordres à son apprenti, lequel les comprend et les applique. Ce que Rhees ne peut accepter c'est que l'on puisse parler de compréhension en termes de réactions, ou d'exercice d'une technique, ou que l'on puisse concevoir le signe comme ce à quoi on doit réagir. En un mot, il refuse que l'on puisse concevoir le langage d'une manière aussi pauvre.
Aucun langage ne peut être utilisé seulement en connexion avec une action quelconque, comme celle de construire par exemple. En effet, "Wittgenstein' builders have to live and they are not always building. If they do use language in their building, hey will use it in other things they do7".
Par cette critique, Rhees semble dire que Wittgenstein passe à côté de l'essentiel et fait l'économie de la compréhension et de la conversation dans le langage décrit dan ce paragraphe. En d'autres termes, c'est comme si le maçon obéissait à des ordres sans les comprendre, de la même manière que des animaux pourraient être conditionnés à le faire. Or, la communication n'est pas un mécanisme et le langage est un tout, et ne peut donc être lié à des occasions ou à des circonstances8 particulières.
Ainsi, même un langage aussi simple que celui décrit par Wittgenstein, et qui consiste en "reports and orders", implique toute une capacité d'utiliser un langage en toute occasion et en particulier en dehors de l'action de construire. Apprendre un langage, c'est apprendre à parler avec d'autres personnes, c'est avoir une conversation et ce n'est pas réagir ou faire des gestes. Parler ne consiste pas en un rituel routinier ou en l'application d'une technique, car parler c'est "dire quelque chose ici et maintenant9". Pour lui, nous sommes engagés dans une conversation aussi simple qu'elle soit, "…people are really speaking.Really saying something-even if it be only "How nice your hat is"10.
Même s'il est certain que l'exemple du langage du maçon et de son apprenti met en valeur la simplicité de ce jeu de langage et ne le dissocie pas de l'action de l'apprenti, qui réagit et obéit aux ordres en allant chercher des dalles ou des briques, peut-on, à partir de cet exemple, tirer de telles conclusions se rapportant aux jeux de langage en général et à la conception wittgensteinienne du langage? J'irai même plus loin, et me demanderai si cette critique est justifiée à propos même de ce langage simple et primitif décrit au début de Recherches Philosophiques. Dans ce cas, dans quel but Wittgenstein a-t-il choisi cet exemple, lequel, il est évident, ne peut illustrer le langage?
Cet exemple semble illustrer une des rares définitions que Wittgenstein donne du jeu de langage, à savoir que, "le jeu de langage, c'est la langue de l'enfant qui commence à utiliser les mots. L'étude des jeux de langage c'est l'étude des formes primitives du langage ou des langues primitives11".
Cette définition, en insistant sur le caractère simple et primitif du langage peut effectivement conduire à des malentendus, mais pet également être troublante, lorsque l'on sait que l'une des principales caractéristiques de la conception du langage, développée après le Tractatus, c'est justement d'avoir insisté sur le caractère non simple de la signification. En effet, "gardons-nous –dit Wittgenstein- de concevoir la signification comme un rapport occulte entre les mots et les choses, et de penser que tous les usages d'un mot sont contenus dans ce rapport de la même façon que l'on peut dire que la graine contient l'arbre12".
Donc, la critique de Rhees, en admettant qu'elle soit justifiée dans son ensemble, ne peut que mettre le doigt sur une situation très paradoxale, difficile à comprendre, car si l'apprentissage d'une langue et sa compréhension sont si peu simples, pourquoi Wittgenstein, dans les rares définitions qu'il a essayées de donner des jeux de langages les a-t-il conçus comme primitifs et simple?
Il faut tout d'abord être attentif au fait que dans ce même paragraphe (décrivant le langage (2) du maçon et de son apprenti), Wittgenstein parle de complexité du langage, ce qui signifie qu'il y a des jeux simples et primitifs, mais également des jeux plus ou moins complexes. C'est comme si on commençait effectivement par des formes simples pour aller vers des formes complexes et compliquées du langage. Il semble que c'est dans un souci pédagogique que le recours aux jeux primitifs a été fait. Pour comprendre le rapport du langage à la réalité, nous avons intérêt – dit Wittgenstein – "à nous référer à ces tournures primitives du langage où les formes de la pensée ne sont pas encore engagées en des processus complexes, aux implications obscures", ceci dans la mesure où "nous nous rendons compte que les formes complexes se composent peu à peu par degrés successifs à partir des formes primitives13".
Les trois premiers paragraphes de Cahier brun et de Recherches Philosophiques, dans lesquels Wittgenstein précise que l'exemple du langage utilisé par le maçon et son apprenti ne fait que décrire en réalité "l'apprentissage d'un langage plus simple que celui que nous utilisons", ce qui signifie qu'il "n'embrasse pas tout ce que nous nommons langage"14, confirment –me semble-t-il – cette idée sans équivoque. D'autant plus qu'il ne faut pas passer sous licence, ce que Wittgenstein lui-même dit à propos du langage (2), à savoir, qu'il est simplement imaginé comme ce qui pourrait correspondre au langage décrit par Saint-Augustin :" Imaginons un langage auquel correspondrait la description donnée par Saint Augustin", ce langage "est absolument primitif".
Par conséquent, il semble que ce langage du maçon ne peut en aucun cas constituer la paradigme du discours ou du langage, d'autant plus que Wittgenstein met en garde contre les généralisations philosophiques. D'ailleurs, il ne se pose même pas la question générale de savoir ce qu'est le langage, comme il le confirme lui-même au paragraphe 65de Recherches Philosophiques en acceptant une éventuelle objection concernant le fait qu'à aucun moment il ne dit "ce qui constitue l'essentiel du jeu de langage, et donc du langage lui-même". De même au paragraphe 48 de Cahier bleu, il explique qu'il ne s'agit nullement de répondre à la question générale : qu'est ce qu’un langage?
Par ailleurs, dans une de ses fiches, Wittgenstein commente ce langage (2) et met en garde contre une certaine interprétation risquant d'en faire un langage mécanique et irréfléchi, car si c'était le cas, on ne pourrait même pas y voir l'usage d'un langage rudimentaire. En réalité, le langage est indissociable de la pensée et le langage de ces hommes, "comme aussi leur pensée, peut être rudimentaire, il existe une pensée primitive, qui doit être décrite à travers un comportement primitif "15. La pensée est donc plus ou moins complexe. Un comportement primitif est un comportement pré-linguistique, dont l'extension constitue le langage. Ce qui n'exclut nullement que ce langage correspond à une organisation sociale, que parler c'est, comme dit Rhees, parles aux autres. Je pense que c'est dans ce but que cet exemple a été choisi et développé.
Toutefois, il est, à mon avis, utile d'essayer de lever quelques ambiguïtés certaines, et de préciser la manière dont Wittgenstein a conçu les jeux de langage. Les propos de Wittgenstein semblent effectivement souvent confirmer le point de vue critique de Rhees, soutenue d'ailleurs également par d'autres commentateurs, et pas des moindres, tels que Haker et Baker, ou encore Mc Ginn.
C'est ainsi que selon Wittgenstein, "le langage n'est pas issu d'un raisonnement"16 et que selon les paragraphes 223 à 225 de Recherches Philosophiques, l'usage d'une règle dans un langage est routinier et hors de toute surprise, puisque "nous ne sommes jamais impatients de savoir ce qu'elle va nous dire à l'instant, car elle nous dit toujours la même chose, et nous faisons ce qu'elle nous dit "En effet, "le mot "conformité" et le mot "règle" sont apparentés, ils sont cousins…", de même que "l'emploi du mot "règle" et l'emploi du mot "même" sont étroitement liés (comme le sont l'emploi de "proposition " et l'emploi de "vrai)".
L'erreur consiste à considérer ces propositions d'une manière isolée, ce qui serait d'ailleurs contraire à la conception wittgensteinienne du langage elle-même17.
II- QU'EST-CE QUE SUIVRE UNE REGLE POUR WITTGENSTEIN ?
Selon Baker et Haker, les règles sont par définition normatives, objectives, transparentes et régulières. Par conséquents, rien ne peut s'insérer entre elles et leurs applications. Peu-on vraiment dire que l'accord avec les règles est interne et que les applications particulières possibles de la règle existent en elles d'une manière anticipée?
Je pense que l'analogie avec le jeu et la technique du calcul, refusée justement par Rhees, mais surtout les limites de ces analogies peuvent nous éclairer sur ce point, car loin de faire des jeux de langage des mécanismes irréfléchis, Wittgenstein est au contraire parfaitement conscient des limites des analogies qu'il développe, car en réalité ce qui réunit le calcul, le jeu et le langage, c'est uniquement l'usage, l'application des règles ou l'obéissance à des règles, lesquelles constituent le point commun entre les trois. Et il semble que la comparaison s'arrête là, si je puis dire.
En effet, Wittgenstein a pris très clairement ses distances par rapport à ces analogies, puisque le jeu de langage, se distingue du calcul, en ce sens qu'il n'est pas aussi strict, et "il est assez rare que le langage ordinaire concorde avec ces modèles d'exacte précision", de même que si on disait qu'en jouant les enfants appliquaient exactement les mêmes règles, "cela reviendrait à supposer que les enfants qui jouent à la balle appliquent toujours dans leur jeu des règles strictes"18.
Les règles sont certes, ce qui nous permet de calculer, de jouer et aussi de signifier ou de comprendre quelque chose, mais c'est l'application qui fait la différence entre les trois. La particularité du langage c'est justement de faire partie d'une forme de vie, laquelle peut être définie comme étant l'activité dans laquelle le langage est parlé. Il faut noter que ce concept est difficile à cerner chez Wittgenstein, mais il est en étroite connexion avec le langage, puisque "le mot "jeu de langage" doit faire ressortir ici que le parler du langage fait partie d'une activité ou d'une forme de vie "19. La relation entre les deux concepts explique que cette notion clé a été introduite comme concept de base expliquant la multiplicité des significations20.
Par conséquent, la signification n'est pas l'usage proprement dit, mais c'est la manière dont l'usage intervient dans notre vie. Dans ce cas, on ne voit pas dans quel sens le langage pourrait être mécanique et automatique. Wittgenstein fait, d'ailleurs, lui-même remarquer que "les expressions du langage sont utilisées dans des formes de combinaison très variées", ce qui implique forcément que "la façon dont nous avons appris le langage n'est pas contenue dans son usage21". Les règles nous permettent de nous mouvoir dans un réel, qui, lui est inépuisable, elles nous guident en quelque sorte et en réalité, le rôle que jouent les règles suivies est différent dans chaque cas et dans chaque usage22. Parler ne peut ainsi consister ni en des réponses mécaniques et en de simples réactions, ni en de simples applications de règles. Bien au contraire, et là, la critique de Rhees me paraît incompréhensible, le langage du maçon et de son apprenti ne peut être conçu comme étant limité à la seule opération de construire, puisque, il ne s'agit pas d'agir à la manière d'un perroquet, mais "comprendre un mot signifie se référer à un cas éventuel où on aurait à la prononcer"23, et "la destination de nos concepts n'est pas de n'être employés qu'en une occasion"24.
Si le langage était aussi mécanique pour Wittgenstein que semble l'affirmer Rhees, le langage ne serait pas vivant, comme il l'affirme lui-même, il serait effectivement en dehors de notre vie. Mais, si "quelques chose est un signe seulement d'un point de vue dynamique et non d'un point de vue statique"25 , et si tout semble concorder à prouver que Wittgenstein ne soutient pas une conception mécaniste du langage, comment peut-il affirmer en même temps que lorsque nous suivons une règle, nous la suivons aveuglément?
Pour élucider ce problème essayons de clarifier la manière dont la communication se fait, et la manière par laquelle l'apprentissage du langage se fait.
Le concept de jeu de langage a été défini ou plutôt exposé à trois reprises dans Recherches Philosophiques26:
· Au paragraphe 1 lorsqu'il s'agit d'envoyer quelqu'un faire des courses. Wittgenstein prend un exemple très simple pour montrer qu'il ne s'agit pas de coller un objet à un nom, qui serait le sien. En effet, ce langage est primitif, et même selon son expression "absolument primitif" et le considérer en tant que tel, c'est comme si lorsque l'on voit quelqu'un jouer aux dames, on en conclut que jouer consiste à déplacer des pions.
· Au paragraphe 23 (déjà cité), où il s'agit de décrire une activité. "Le mot "jeu de langage" doit faire ressortir ici que le parler du langage fait partie d'une activité ou d'une forme de vie". Ce qui explique la multiplicité et une évolution infinie.
· Au paragraphe 71, où il s'agit d'usage. Wittgenstein fait remarquer le danger de généraliser et de délimiter un concept, tel que celui de jeu, d'où la méthode qui consiste à donner des exemples. Toutefois, "le fait de donner des exemples n'est pas ici un moyen indirect de l'explication, - faute de mieux.
Les jeux de langage et donc les significations et les sens ne peuvent ainsi être individuels ou solitaires, puisqu'ils sont en rapport avec des formes de vie. L'apprentissage d'un langage est en partie bien sûr automatique, mais même à ce niveau et étant donné que le langage vit, il ne peut être que d'une grande ambiguïté, les situations d'apprentissage ne sont elles-mêmes jamais définitives et figées. D'autres part, même si les règles sont arbitraires, leurs usages ne le sont pas, ceux-ci étant liés à des formes de vie et des activités. Autrement dit, les applications des jeux de langage ne sont pas données et ne sont pas comprises dans les règles, elles se construisent et se produisent au fur et à mesure. Sinon, le langage n'aurait plus de vie. Au paragraphe 559 de De la Certitude, Wittgenstein écrit :"Tu dois avoir présent à l'esprit que le jeu de langage est pour ainsi dire quelque chose d'imprévisible. J'entends par là : in n'est pas fondé. Ni raisonnable (ni non plus non raisonnable). Il est là comme notre vie".
Comment dans ce cas le jeu de langage peut-être automatique?
Si Wittgenstein a choisi de parler d'un jeu de langage simple, c'est pour illustrer justement l'idée que le langage est une organisation sociale allant du plus simple, du plus primitif au plus complexe. Dans cette organisation sociale, la communication, la discussion et donc la compréhension sont essentielles, ce qui ne peut se faire sans un accord préalable au sujet de l'usage ou des usages du langage. Il est insensé de dire que quelqu'un suit des règles en solitaire.
Comment suit-on une règle?
Le paragraphe 208 de Recherches Philosophiques et ceux qui suivent expliquent que dans l'apprentissage des règles il y a en fait plus que le simple apprentissage. Nous ne pouvons comprendre un langage que si nous participons à la vie, à la forme de vie des personnes avec lesquelles nous parlons. En d'autres termes, nous connaissons la signification d'un mot si nous savons l'utiliser comme d'autres l'utilisent.
Il semble que l'on puisse parler de deux types de règles : des règles constitutives et des règles pragmatiques27. En comparaison avec un jeu quelconque, on dira que les premières règles mettent à ma disposition des pions et les manières de les déplacer, ce sont probablement les règles que nous suivons aveuglément, une fois que nous avons choisi de la faire; alors que les secondes dépendent des situations et demandent réflexion.
Il est très important de noter que cette distinction entre les deux types de règles s'applique même aux jeux tel que le jeu d'échecs. Effectivement, "un coup d'échecs ne consiste pas seulement dans le fait qu'une pièce soit déplacée de telle ou telle façon sur l'échiquier pas plus que dans les sentiments d'un joueur, qui accompagnent son geste, mais dans les circonstances que nous nommons: "jouer une partie d'échecs", "résoudre un problème d'échecs" et d'autres choses de ce genre"28. Dans le langage il y a donc, si je puis dire, une part d'obéissance29, et une part individuelle, particulière, qui met en jeu le contexte, la situation, mais également l'intention. Et ce qui ma paraît très important de noter c'est que ceci s'applique également aux langages les plus simples, comme lorsque nous désignons un objet, car il y a différentes façons dont l'acte de montrer, par exemple, peut s'intégrer "dans la logique de l'ensemble des expressions utilisées". Wittgenstein prend l'exemple30 de quelqu'un qui désigne un chandail bleu, et qui pourrait, par exemple, par ce geste désigner la couleur bleue. Cela dépend de son intention.
Le concept de langage est ainsi lié aux concepts de jeu, d'institution et de règles, d'une part et nous pouvons, d'autres part, considérer plusieurs niveaux dans la théorie des règles: un aspect automatique, un aspect social et collectif, un aspect background de significations et un aspect individuel qui inclut l'intention, les motivations et les justifications31.
L'idée que le langage est un vrai "labyrinthe" ne s'oppose-t-elle pas à l'idée qu'obéir à une règle se fait aveuglement ? Est-il possible, en même temps, d'affirmer que la compréhension se fait également "aveuglément" et "mécaniquement" dans le sens de "sans réfléchir"?
Il s'agit ici de l'idée d'appartenance à une société, d'avoir ainsi "un patrimoine culturel" et d'être dans une institution. Wittgenstein parle parfois d'une "conscience aveugle", signifiant en fait que l'on ne peut appliquer des règles en privé. "Comment pourrai-je décrire la façon dont les hommes agissent? Sans doute seulement dans la mesure où l'on figurerait les actions d'hommes différents, et leurs foisonnantes imbrications. Ce n'est pas ce que N. fait actuellement, une action prise à part, mais tout le foisonnement des actions humaines, l'arrière plan sur lequel se détache chaque action pour notre regard, qui définit notre jugement, nos concepts et nos réactions"32.
Rhees me semble, ainsi, avoir tort en disant que les formes de vie dont parle Wittgenstein excluent la vie et que la conversation n'est pas une simple application, mais "is connected with others and with other sorts of speaking"33. Suivre des règles revient en fait à participer à la vie sociale, par conséquent, le jeu de langage ne peut être compris uniquement comme ce qui nous permet d'apprendre un langage, mais comme ce qui nous permet de dire quelque chose et de comprendre les autres : il est institutionnel dans le sens de l'apprentissage d'un langage, mais aussi comme nécessitant tout un arrière plan culturel, sans lequel, on ne peut parler, dire et surtout vouloir dire (donc ce que nous voulons).
D'où l'importance de l'intention que nous avons de dire quelque chose et qui ne peut être automatique, le choix que nous faisons d'utiliser tel ou tel langage ne peut être automatique non plus, ni les situations dans lesquelles nous nous trouvons et qui sont souvent imprévisible; Il faut certes, vouloir dire, vouloir communiquer, mais il faut également pouvoir comprendre. Le langage est d'abord communication et compréhension, il n'est par conséquent pas un acte isolé, mais je ne peux m'adresser aux autres et ils ne peuvent me comprendre que si nous avons des règles en commun, ce qui n'exclut nullement le caractère non automatique du langage. Car "sans doute notre jeu de langage ne peut s'instaurer que s'il y a un certain consensus, mais le concept de consensus n'intervient pas dans le jeu de langage. Si le consensus était parfait, son concept pourrait demeurer totalement inconnu"34.
Donc, il faut, à mon avis être très attentif aux analogies, car elles sont effectivement trompeuses, et je pense que Wittgenstein avait mis l'accent lui-même sur le fait que la grande différence entre le jeu, la technique, le calcul d'une part, et le langage de l'autre, consiste dans le fait que nous sommes engagés avec d'autres, le langage étant d'abord un système de communication.
Il est intéressant de relever que Wittgenstein parle de ce qu'il appelle "une prise de position" même au niveau du calcul, celui-ci n'étant donc pas complètement automatique. 'Si en faisant une multiplication, vous suivez effectivement la règle, le même résultat doit apparaître. Soit, si c'est là la façon un peu hystérique de s'exprimer à la mode universitaire, il n'y a pas de quoi retenir longtemps notre intérêt. Mais il y a là en fait l'expression d'une prise de position à l'égard d'un technique du calcul qui se manifeste en toutes circonstances dans notre vie. L'accent emphatique que l'on met sur ce doit rend précisément compte du caractère inexorable de cette prise de position, aussi bien à l'égard de la technique du calcul qu'à celui d'innombrables pratiques qui lui sont apparentées"35 .
Si le langage semble être un tout, puisqu'il ne s'agit pas de savoir utiliser un langage particulier dans une circonstance donnée et particulière, mais en toute circonstance, comment concilier cette idée avec la conception des jeux de langage comme systèmes complets?
Wittgenstein propose l'idée de ressemblance de familles pour expliquer la connexion entre les différents jeux, idée que Rhees n'accepte pas et juge inadéquate, parce que liée à la conception du langage comme technique. Il est vrai que la manière dont s'établissent les relations entre les différents jeux n'est pas claire, mais il ne me semble pas que la raison en soit la confusion entre les formes de vie et la vie. Wittgenstein n'exclut pas non plus , comme le fait remarquer Rhees, que le "langage hangs together". Par contre, on peut dire qu'effectivement, Wittgenstein n'explique pas ce qui fait qu'en utilisant ces différents jeux de langage nous parlons quand même la même langue.
CONCLUSION
Bien que Wittgenstein ait comparé le langage au calcul ou au jeu, il faut se garder d'isoler ces idées, mais il est indispensable de suivre la progression dans les écrits de Wittgenstein, ainsi que sa réflexion en œuvre, si je puis dire. En effet, le jeu de langage comme toute activité et communication ne peut se faire en solitaire, en ce sens que l'on ne peut suivre une règle en solitaire36.
Tout langage exige ainsi un accord entre les individus concernant des règles, mais comme nous l'avons vu, ces règles sont général, et leur application et toujours tributaires d'une multitude de paramètres, imprévisibles ou même incontrôlables. La maladresse de Wittgenstein est, peut-être, d'avoir pris un langage primitif, comme point de départ de sa réflexion sur le fonctionnement du langage et la maladresse de certains commentaires c'est, peut-être, d'avoir occulté des réflexions à propos de ce langage, que se soit dans les paragraphes qui suivent le second dans Recherches Philosophiques, ou dans d'autres manuscrits, à savoir les Fiches ou par exemple , le paragraphe 19 de Grammaire philosophique, lequel résume parfaitement le point de vue de Wittgenstein et ne peut que remettre en question la critique de Rhees, entre autres, à ce sujet :"Saint Augustin décrit un calcul de notre langage, seulement ce calcul n'est pas la totalité de ce que nous appelons langage. Et cela nous devons le dire de nombreux cas, lorsque nous sommes confrontés à la question: "peut-on utiliser ou non cette représentation?" La réponse est :"oui, mais seulement pour telle chose, pas pour l'ensemble du domaine que tu prétendais exposer." On pourrait donc dire que Sain Augustin expose la chose trop simplement, mais aussi qu'il expose une chose plus simple".
Notes
1 Texte publié dans les actes du colloque organisé en 2001 à l’occasion du « Cinquantenaire de Wittgenstein », Pub. Univ. de Tunis, 2002
2 Wittgenstein, Le Cahier Bleu, in Cahier bleu et Cahier Brun, Gallimard, 1965, p.61.
3 R. Rhees, Wittgenstein and the possibility of discourse, Cambridge Uni.Press, 1998.
4 Id., idid., p. 121 et 124.
5 Par opposition à ce qui permet la représentation du réel.
6 Cf. à ce sujet, N. MALCOLM, "Language Game (2)", in Wittgenstein' themes, Cornell Uni.Press, Ithaca and London, 1995, p.177 "Rhee's criticism is acute, and I agree with it insofar as it based solely on Wittgenstein's explicit description on Language Game (2). I will suggest however, that there is something, in the backround of Language game (2) which when brought to the fore, makes it possible to view the builders and ther helpers in a differents light from that in which Rhees sees them".
7 R. Rhees, op. cit., p.129.
8 ibid., p.138 "When you learn a language you learn to speak with people and carry a conversation. If you are able to speak, that has something to do with the whole way in which you live, and it can not be part of something you are doing just on one particular occasion".
9 ibid., p.124 "…telling you something here and now".
10 R. RHEES, op. cit., p.127.
11 WITTGENSTEIN, Cahier bleu, in Cahier Brun, p. 47.
12 Idem., p.137.
13 Idem., p. 48.
14 WITTGENSTEIN, Recherches Philosophiques, Vrin, 2004, § 3.
15 Wittgenstein, Fiches, Gallimard, 1970, §99.
De même au §5 de Remarques philosophiques, Gallimard, 1974, Wittgenstein écrit que "il n'y a pas de stade préliminaire où l'enfant emploie déjà le langage, pour ainsi dire l'emploie à se faire comprendre, mais ne pense pas encore en lui".
16 WITTGENSTEIN, De la certitude, Gallimard, TEL, 1976, §475.
17 A propos de l'analogie faite par Wittgenstein dans la dernière citation entre le couple proposition-vrai et le couple-règle-même, on peut déjà faire remarquer que si le concept de proposition est effectivement lié à celui de vrai ou de faux, il n'est pas dit que la valeur de vérité est établie une fois pour toutes d'une manière invariable, mécanique ou simple.
18 WITTGENSTEIN, Cahier Bleu, p.61.
19 WITTGENSTEIN., Recherches Philosophiques, §223.
20 Cf. R. HALLER, "The common behaviour of mankind", in Questions on Wittgenstein.
21 WITTGENSTEIN, Grammaire philosophique, Gallimard, 1980, p.88.
22 WITTGENSTEIN, Cahier brun, §38.
23 Idem., §14.
24 WITTGENSTEIN, Fiches, § 568. Cf. également De la certitude, § 476 : "L'enfant n'apprend pas qu'il y a des livres, qu'il y a des sièges…mais il apprend à aller chercher des livres, à s'asseoir dur un siège…".
25 WITTGENSTEIN, Grammaire philosophiques, §17.
26 Cf. E. von SAVIGNY, Philosophische Untersuchungen, Akademie Verlag, Berlin, 1998.
27 Cf. BLACK, "Lebensform and Sprachspiel in Wittgenstein's later Work", in Wittgenstein and his impact on contemporary thought, Vienna, 1978.
28 WITTGENSTEIN, Recherches philosophiques, § 33.
29 Idem., § 219.
30 WITTGENSTEIN, Cahier Brun, § 3.
31 WITTGENSTEIN, Recehrches Philosophiques, § 487.
32 ID., Fiches, § 567.
33 R. RHEES, op.cit., p.140.
34 WITTGENSTEIN, Fiches, § 430.
35 ID., Idid., §299.
36 Il y a des paragraphes très significatifs, et d'autant plus significatifs qu'ils concernent le langage mathématique, à ce sujet dans Remarques sur les fondements des mathématiques, Gallimard, 1983, cf. par exemple §45, VI. Cf. également Recherches Philosophiques, § 225, 226, 240, 241, et § 337 selon lequel, même l'intention ne peut exister que dans un cadre.
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