Introdution

Ghislain Guigon
(juillet 2007)

La métaphysique
analytique

 

Colloque SoPhA 2006
Résumés des communications
Colloque SoPhA 2006
La Baume-les-Aix
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La métaphysique et le reste

Il y a de dynamiques disputes autour de thèmes métaphysiques.1 Il y a de nombreuses publications récentes dans ce domaine2. Il y a de nombreux colloques3 qui nourrissent ces disputes. Cette série d’énoncés existentiels suggère, à tort ou à raison, qu’il y a une discipline qui s’appelle « la métaphysique ». Elle suggère aussi, à tort ou à raison, qu’il y a une différence entre la métaphysique et le reste. Quelle est cette différence ?

 

Définir la métaphysique

Une définition classique de la métaphysique est la suivante : la métaphysique est l’analyse de ce qu’il y a et des relations entre les choses (Mulligan 2000). Les manuels et précis de philosophie reconnaissent souvent qu’une telle définition est vague. S’il est vrai que cette définition est floue au premier abord, elle paraît bel et bien fausse lorsque nous tentons de lui donner une signification plus précise.L’interprétation la plus plausible de cette définition classique est la suivante : la métaphysique est cette entreprise théorique qui se propose de fournir un ensemble consistant d’analyses de ce qu’il y a et des relations entre les choses. Qu’entendons-nous ici par ‘analyse’ ? D’ordinaire, une analyse est une équivalence logique non-circulaire telle que la proposition à droite de l’équivalence donne une compréhension des concepts exprimés dans la partie gauche. Par exemple, « x est un F ssi x a les propriétés X, Y, Z » (pour FX, Y et Z) est une analyse de ce que c’est qu’être un F. Ou bien « x et y se ressemblent ssi x et y ont au moins une propriété commune » est une analyse de ce qui, à première vue du moins, est une relation entre des choses.Cette définition de la métaphysique rencontre plusieurs problèmes. Tout d’abord, il semble que la métaphysique ne soit pas la seule discipline à donner des analyses de ce qu’il y a et des relations entre les choses. La physique, par exemple, nous offre un stock d’analyses de ce qu’il y a et de certaines relations entre les choses.4 Un second défaut de notre définition est que la métaphysique, plus que toute autre discipline philosophique, semble aussi être en mesure de donner une analyse de ce qu’il n’y a pas. Par exemple, un métaphysicien peut à la fois nier qu’il existe des entités abstraites et fournir une analyse des entités abstraites de la sorte : « x est une entité abstraite ssi x n’est pas localisé de façon unique dans l’espace et le temps ». La métaphysique peut donc aussi fournir des analyses de ce qu’il n’y a pas. Enfin, il semble qu’une grande partie des énoncés contestés en métaphysique ne soient pas des analyses au sens considéré. Certains sont plutôt des énoncés de la forme « les Fs existent. » ou « il existe au moins un F. ». Par exemple, l’énoncé central du débat entre réalistes et antiréalistes des objets abstraits n’est pas une analyse mais un énoncé existentiel : « il y a des objets abstraits ». Ou bien ces énoncés contestés en métaphysique ont la forme d’une explication : « x est un F parce que x a les propriétés X, Y, Z. ». Il semble par exemple que l’un des énoncés nodaux du débat entre réalistes des universaux et les autres métaphysiques des propriétés soit l’énoncé « x et y se ressemblent parce que x et y partagent un universel » (Armstrong 1989). Une explication n’est ni une analyse ni une partie d’une analyse (Correia 2005).

 

Les disputes métaphysiques

Il n’est pas évident que nos jugements existentiels de départ impliquent qu’il y ait une discipline métaphysique qu’on puisse clairement identifier. Ce qui est sûr c’est qu’il y a des disputes portant sur des questions métaphysiques, telles que :

-  Qu’est-ce qu’un objet physique ? (Heller 1990)

-  Qu’est-ce qu’un monde possible ? (Divers 2002)

-  Qu’est-ce qu’une propriété ? (Armstrong 1989)

-  Qu’est-ce que le temps ? (Tooley 2000)

-  Y a-t-il des objets physiques composés ? (van Inwagen 1990)

-  Y a-t-il des mondes possibles distincts du monde actuel ? (Lewis 2007)

-  Y a-t-il des propriétés ? (Dorr 2007)

-  Y a-t-il un temps autre que le présent ? (Mellor 1998)

-  Qu’est-ce qui explique que des objets physiques en composent d’autres ? (Sider 2001)

-  Qu’est-ce qui explique que les Fs soient essentiellement des Gs ? (Correia 2006)

-  Qu’est-ce qui explique qu’une chose a des propriétés ? (Rodriguez-Pereyra 2002)

-  Qu’est-ce qui explique le changement ? (Rodriguez-Pereyra 2003)

Ces questions renvoient à trois grands types d’énoncés, faisant l’objet de débat en métaphysique, qui sont de la forme suivante5 :

-  analyse métaphysique : « pour tout x, x est un F ssi f. »

-  énoncé existentiel métaphysique : « il y a des Fs. »

-  explication métaphysique : « pour tout x, x est un F parce que f. »

Ces trois types d’énoncés correspondent chacun à une étape du travail métaphysique. La première étape de ce travail consiste à donner une analyse de ce que c’est qu’être une entité d’un certain type. Une fois cette analyse donnée, la deuxième étape du travail métaphysique consiste à endosser et défendre de manière argumentée une position réaliste ou antiréaliste à l’égard du type d’entités considéré à la première étape. Enfin, quand le métaphysicien a endossé une position réaliste à l’égard du type d’entités considéré, il peut et devrait dire en vertu de quoi une chose est une chose du type considéré. Il semble que la métaphysique soit la seule discipline philosophique dans laquelle ces trois étapes du travail analytique se retrouvent systématiquement. Dans beaucoup de disciplines philosophiques, en effet, le travail d’analyse est le seul travail.

 

Métamétaphysique

Les disputes métaphysiques sont régulièrement regardées comme particulièrement vaines en raison de leur caractère a priori. « Est-ce que le fait de dire que mon matelas et mon gâteau au chocolat sont tous les deux moelleux m’engage en faveur du réalisme des universaux ? Est-ce que le fait que j’ai deux mains m’engage en faveur du fait qu’il y a un troisième objet qui est la somme méréologique de mes deux mains ? Est-ce que les individus ont des parties temporelles ? » De telles questions méritent-elles vraiment notre intérêt ? Au cours des deux dernières années, les discussions métamétaphysiques portant sur la nature de certaines disputes métaphysiques ont connu un regain d’intérêt au sein même de la métaphysique.6  Dire que les disputes métaphysiques sont vaines peut signifier au moins trois choses : (i) les énoncés contestés dans une dispute, par exemple ceux de la forme « il y a des Fs », n’ont pas de valeur de vérité déterminée. (ii) La dispute à propos des Fs est purement verbale. Les parties opposées dans la dispute assignent simplement des significations différentes soit au quantificateur existentiel, soit au prédicat ‘est un F’, soit à la négation. (iii) Les disputes à propos de la vérité d’énoncés contestés comme « il y a des Fs » ne sont pas verbales. Ces énoncés ont un valeur de vérité déterminée mais rien ne nous justifie à nous engager en faveur de leur vérité ou de leur fausseté (Bennett 2007).Il semble que la première manière de rendre compte du manque d’intérêt des discussions métaphysiques soit vouée à l’échec. Un énoncé comme « il y a des Fs » peut biensûr être imprécis ou vague auquel cas sa forme imprécise peut ne pas avoir de valeur de vérité. Mais alors il doit y avoir une forme précise – une précisification - de cet énoncé qui a une valeur de vérité déterminée. En considérant au cas par cas les discussions métaphysiques, il pourrait bien se révéler que certaines d’entre elles soient purement verbales7. Il est cependant très douteux que toutes le soient car les tenants de théories adverses s’accordent le plus souvent sur la signification des constantes logiques et des prédicats analysés à la première étape. C’est le cas par exemple pour les tenants de l’actualisme réaliste et ceux de l’authentique réalisme des mondes possibles (Divers 2002). Il pourrait également se révéler que certaines disputes métaphysiques soient telles que leurs énoncés contestés aient une valeur de vérité déterminée bien qu’épistémiquement inaccessible. Néanmoins avant de constater que la vérité ou fausseté de tels énoncés nous est inaccessible, il est nécessaire de bien peser les arguments adverses pour être justifié à juger que ces arguments ne nous permettent pas de trancher sur l’existence ou la non-existence des Fs.Dans tous les cas, la métaphysique a de beaux jours devant elle. Car, pour déterminer si les disputes métaphysiques sont vaines ou non, il semble qu’il faille regarder au cas par cas les détails d’une dispute métaphysique ; il faut faire de la métaphysique.

 

Références

Armstrong, D. M. (1989) Universals : An Opinionated Introduction (westview Press).

Bennett, K. (2007) ‘Composition, Colocation, and Metaontology’ dans Metametaphysic, (eds.) D. Chalmers, D. Manley & R. Wasserman (Oxford University Press).

Chalmers, D. & Manley, D. & Wasserman, R. (eds.) (2007) Metametaphysics (Oxford University Press).

Correia, F. (2005) Existential Dependence and Cognate Notions (Philosophia Verlag).

Correia, F. (2006) ‘Generic Essence, Objectual Essence, and Modality’ dans Noûs vol. 40(4) pp. 753-67.

Divers, J. (2002) Possible Worlds (Routledge).

Dorr, C. (2007) ‘There are no Abstract Objects’ dans Contemporary Debates in Metaphysics, (eds.) J. Hawthorne, T. Sider and D. Zimmerman (Blackwell Publishing).

Garcia, E. & Nef. F. (eds.) (2007) Métaphysique contemporaine : propriétés, mondes possibles et personnes (Vrin).

Heller, M. (1990) The Ontology of Physical Objects (Cambridge University Press).

Lewis, D. K. (2007) De la pluralité des mondes traduction par Marjorie Caveribère et Jean-Pierre Cometti (Editions de l’Eclat).

Mellor, D. H. (1998) Real Time II (Routledge).

Mulligan, K. (2000) ‘Métaphysique et ontologie’ dans Précis de philosophie analytique sous la direction de Pascal Engel, pp. 5-33 (Presses universitaires de France).

Nef, F. (2005) Qu’est ce que la métaphysique ? (Editions Gallimard).

Rodriguez-Pereyra, G. (2002) Resemblance Nominalism : A Solution to the Problem of Universals (Oxford University Press).

Rodriguez-Pereyra, G. (2003) ‘What is wrong with the Relational Theory of Change’ dans Real Metaphysics, (eds.) H. Lillehammer & G. Rodriguez-Pereyra, pp. 184-95 (Routledge).

Sider, T. (2001) Four-Dimensionalism : An Ontology of Persistence and Time (Oxford University Press).

Tooley, M. (2000) Time, Tense, and Causation (Oxford University Press).

Van Inwagen, P. (1990) Material Beings (Cornell University Press).

 

Notes

1 Voir (Nef 2005) et (Mulligan 2000) pour de plus amples références illustrant la dynamique des disputes métaphysiques.

2 A titre d’illustration de la dynamique de ces disputes, le journal Analysis a publié, entre janvier 2005 et Juillet 2007,  60 articles portant sur des thèmes de métaphysique sur 173 articles publiés. En Français, il faut noter la publication du Qu’est ce que la métaphysique de Frédéric Nef (2005), de la traduction par Marjorie Caveribère et Jean Pierre Cometti du On the plurality of Worlds de David Lewis (2007), et du recueil La Métaphysique contemporaine. Mondes Possibles, Propriétés et Personnes (2007).

3 Parmi ces colloques, notons l’atelier de métaphysique des sciences à Nottingham (10-11.02.2007), la Metaphysics Conference de Leed (10.03.2007), la conférence sur l’engagement ontologique qui a eu lieu à Paris (23.03.2007), la conférence Fostering the Ontological Turn à Rome (18-19.05.2007), les journées de recherches en métaphysique de Nancy (14-15.06.2007), l’atelier de Métaphysique d’Ovronnaz (03-05.07.07), la conférence sur la mtaphysique du temps qui se tiendra à Bergamo du 06 au 08 septembre prochain, etc.

4 Il y a biensûr une manière à première vue évidente de dissocier le travail des physiciens et celui des métaphysiciens : la physique est en partie a posteriori tandis que la métaphysique est une entreprise a priori. Mais la nature de l’a priori reste encore bien mystérieuse.

5 Nous laissons de côté les énoncés contestés qui portent sur des relations pour des raisons de simplicité.

6 Ce soudain regain d’intérêt est en grande partie dû à la conférence Metametaphysics : Do Ontological Questions Have a Determinate Answer (ANU Center for Consciousness, Juin 2005). Pour preuve de ce regain d’intérêt voir le recueil Metametaphysics à paraître en 2007 chez Oxford University Press

7 Au colloque de la SOPHA 2006, Jiri Benovsky défendait effectivement que le débat entre les tenants du trois-dimensionalisme et les tenants du quatre-dimensionalisme est purement verbal.

 

 
 
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