Résumés des communications
Colloque SoPhA 2006
La Baume-les-Aix
Philosophie
de l'Action
Valérie Aucouturier
Mes intentions sont-elles cachées ?
les articles de cette session

 

Dans L’intention, E. Anscombe soutient la thèse, d’abord avancée par Wittgenstein, selon laquelle nos pensées (et en particuliers nos intentions) ne seraient pas des entités en-soi dissociables de leurs expressions. Cette thèse fait référence à la double critique wittgensteinienne de l’existence d’une intériorité et de la possibilité d’un « langage privé ». Cette critique aboutit à l’idée selon laquelle le seul critère permettant d’identifier ce que nous appelons « une pensée » est nécessairement un critère public et qui plus est exprimable dans un langage qui est (par définition) public. Ainsi, la seule chose me permettant d’identifier une pensée comme telle est la possibilité que j’ai de la transcrire dans un langage, c’est-à-dire un système de signes communicable car conventionnellement fixé. Par ailleurs, cette convention est déterminée par l’usage et le contexte d’énonciation et non par une sorte de contrat tacite définitif et figé. Dès lors, il est intéressant de s’interroger sur la nature de ce critère public. Pour cela, nous voudrions en particulier montrer en quoi cette thèse ne se réduit pas à une forme de béhaviourisme, bien que la condition d’identification de la douleur soit un certain comportement ou une expression de celle-ci, de même que mon intention se manifeste dans l’acte qui la réalise.

Si l’on s’en tient à la critique wittgensteinienne du langage et de la pensée privés, il n’y a pas de réelle ambiguïté. En effet, Wittgenstein revendique lui-même le fait qu’il n’est pas un «behaviouriste masqué» (PU, § 307) pour la simple raison que sa critique vise à mettre en évidence les pièges du langage, et que si la douleur n’est manifeste que du fait de son expression, elle peut exister sans être exprimée mais en restant simplement exprimable. Pour Wittgenstein, l’identification d’une telle sensation ne peut se faire que sur un mode linguistique et n’indique pas l’existence d’une nature interne cachée et privée.

En revanche, si comme Anscombe nous étendons cette critique au cas des intentions, la difficulté consiste alors à rendre compte de deux choses. (1) La première est l’intention qui n’est pas réalisée. C’est le cas par exemple lorsque j’ai l’intention de faire quelque chose à un moment donné et que finalement je n’effectue pas cette action. (2) La seconde est l’intention qui se trouve en décalage avec l’action que je suis en train de réaliser. C’est le cas, par exemple, où je fais une chose alors qu’en réalité, j’avais l’intention de faire complètement l’inverse, mais qu’une certaine circonstance (par exemple le fait que je considère mon intention comme immorale ou honteuse) m’incite à ne pas réaliser cette intention première. Dans les deux cas, quelque chose est bien identifiable et exprimable comme une intention. Soit j’avais l’intention de faire telle ou telle chose et finalement je ne la fais pas; soit j’ai bien l’intention de faire cette chose, mais je ne le fais pas car quelque chose (ce peut être une barrière morale ou la présence de quelqu’un) m’en empêche.

Deux autres cas sont possibles. (3) Premièrement celui dans lequel le sujet agit dans l'intention de faire une chose alors qu’en réalité, il en fait manifestement une autre, tout en ignorant qu’il fait en réalité cette autre chose1. (4) Deuxièmement, celui où le sujet croit faire une chose qui réalise son intention (par exemple prendre le train qui va à Marseille) mais où en réalité il se trompe pour ainsi dire d’action et fait autre chose (par exemple prendre le train qui va à Dijon).2

Il est manifeste que ces quatre cas témoignent d’un décalage entre l’intention et l’action, ce qui semble aller directement à l’encontre de ce qu’Anscombe revendique comme étant sa démarche de principe, à savoir, plutôt que de chercher à isoler une intention sur le mode de la réflexivité et de l’introspection, examiner ce que nous qualifions d’intentionnel dans l’action (intentionnelle).

Cette réflexion doit donc résoudre de front deux problèmes corrélés: celui qui consiste à refuser de réduire l’intention à l’action qui la réalise sans pour autant admettre une thèse mentaliste qui considèrerait mon intention comme étant la cause mentale de mon action ; et celui qui vise à ne pas pour autant identifier l’intention à une action ou à un comportement qui la manifeste. Il s’agit donc de proposer une solution au problème de l’intention qui ne soit ni mentaliste ni behaviouriste. Cette entreprise est plus ou moins explicitement celle d’Anscombe. Cependant, nous voudrions partir des thèses d’Anscombe pour élaborer une réflexion plus explicite sur la possibilité de résoudre un tel dilemme, notamment grâce à un retour aux Recherches Philosophiques de Wittgenstein.

Reprenons synthétiquement les quatre cas considérés plus haut. Dans le premier cas, nous avons affaire à une intention qui n’engendre aucune action ; une intention sans action qu’Anscombe qualifierait de manière générale d’« intention pour le futur ». Dans le second cas, nous avons une bien une intention et une action mais celles-ci sont explicitement contradictoires pour l’agent. Dans le troisième cas, nous avons une intention et une action explicites pour l’agent et une action (qu’un observateur extérieur pourrait associer à une intention) non intentionnelle du point de vue de l’agent. Dans le quatrième cas, nous avons une intention et une action qui pour le sujet concordent, mais pas pour l’observateur extérieur (en admettant qu’il possède suffisamment d’éléments pour comprendre que l’agent se trompe).

Dans L’intention (§4), Anscombe souligne que ce sont précisément ces difficultés qui expliquent notre tendance à l’analyse introspective. En effet, il arrive souvent que « l’intention qu’a [un sujet] en faisant [une] chose ne se voit pas toujours à ce qu’il fait3 », ou encore, si l’intention de l’agent n’est pas manifeste nous devons l’interroger « pour être fixé », et « un homme peut avoir une intention et ne rien faire pour la mettre à exécution4 ». Malgré cela, la perspective d’Anscombe est d’éclairer le concept d’intention à partir de « ce qu’un homme fait effectivement5 ». Notons donc bien deux choses. D’abord que le cas où l’intention concorde avec l’action qui la réalise ne nous intéresse pas dans le cadre de cette problématique (même si c’est en réalité le plus fréquent). Ensuite, que la distinction ici effectuée entre « intention » et « action » est bien sûr conceptuelle et en aucun cas ontologique.

Face à ces différentes situations de décalage entre l’intention et l’action, plusieurs questions émergent. Comment rendre compte de l’intention considérée dans les cas (1) et (2) sans recours à une expérience privée ou à une intériorité ? Si l’intention n’est manifeste que dans l’action qui la réalise, comment rendre compte des intentions non réalisées ? Comment rendre compte des situations dans lesquelles nous faisons semblant, nous cachons nos intentions ? À l’inverse, comment restreindre l’analyse de l’intention à l’agentivité alors même que l’action peut s’avérer trompeuse (par exemple dans les cas (2), (3) et (4)) ?

La solution principale à ces questions repose sur la notion de sens, et en particulier sur la distinction wittgensteinienne entre un non-sens unsinn ») et une proposition dépourvue de sens sinnlos »). En effet, une des thèses centrales à laquelle aboutit le travail d’Anscombe consiste à affirmer que dire d’une action qu’elle est intentionnelle consiste en réalité à proposer une certaine description de l’action en question. Cette description intentionnelle n’est pas la seule possible, et nous pouvons par exemple décrire une même action en des termes physiologiques, poétiques, etc.6 Il n’y a donc pas une seule description d’une action qui serait la bonne. Ainsi, comme pour le cas de la douleur chez Wittgenstein, la condition qui fait que nous pouvons identifier une intention comme telle réside dans un critère public de la signification de l’expression « intention » et de ces usages.

L’identification d’une intention exige un critère de reconnaissance.Or, justement, dans les cas qui nous intéressent, l’intention n’est pas toujours immédiatement reconnaissable à partir de ses manifestations. Elle est parfois même simplement non manifestée. Pourtant, ce qui compte c’est que le sujet puisse donner une raison qui justifie intentionnellement son action, ou plus simplement il doit pouvoir exprimer de manière sensée et compréhensible son intention. Comment comprendre ce critère du sens et de la compréhension ? Anscombe reprend à son compte le concept wittgensteinien de « unsinn » ou« unsinnig » et lui confère un sens nouveau. Elle opère un glissement du concept wittgensteinien à celui de «inintelligible» (« unintelligible »).7 Ce concept permet à Anscombe d’illustrer des cas où quelqu’un exprime des raisons qui nous semblent inintelligibles (comme « je n’étais pas conscient que je faisais cela »). Le fait que nous ne comprenions pas les raisons exprimées par quelqu’un pour expliquer son action n’est pas dû au fait que sa phrase serait une suite de mots incompréhensible (Unsinn) – a « wordsalad » – ou encore un énoncé utilisé dans le cadre d’un mauvais « jeu de langage » (Sinnlos). Mais il s’agit d’une inintelligibilité de l’ordre de l’irrationnel : nous ne comprenons pas pourquoi X a agi de telle ou telle manière, car nous ne comprenons pas le sens de son action ; et lorsqu’il tente de nous l’expliquer, nous ne comprenons pas non plus le sens de son explication. Il ne s’agit plus simplement du “sinnlos” dont parle Wittgenstein qui fait plutôt référence à une erreur de grammaire, c’est-à-dire à ce que nous faisons couramment en philosophie et plus précisément en métaphysique lorsque nous cherchons à réifier certains concepts, etc.

Plus spécifiquement, d’après Anscombe, lorsque nous donnons pour notre action des raisons intentionnelles, il faut que le caractère d’intentionalité puisse être reconnaissable comme tel. Nous ne pouvons pas qualifier n’importe quelle raison d’agir d’intentionnelle8, mais nous ne pouvons pas non plus admettre n’importe quelle raison qui aurait la forme de l’expression d’une intention comme étant intentionnelle.9

Cependant, la reconnaissance de l’intention requiert un certain lien de cohérence avec l’action censée la réaliser10 qui fait que Pour que « Je fais P en vue de Q » ait un sens, nous devons voir comment l’état de choses futur Q peut être une étape ultérieure dans un processus dont l’action P est une étape antérieure. 11 Et pourtant, ce processus ne saurait être causal12, « le fait de monter les escaliers ne produit pas habituellement le fait d’aller chercher des appareils photos13 ». En effet, il faut comprendre ici que le critère du sens est primordial pour comprendre en quoi un état de choses futur décrit une intention d’agir. Et ce critère est avant tout public. Autrement dit, l’agent peut affirmer que son action exprime ou réalise son intention uniquement dans la mesure où il est possible pour un tiers de reconnaître l’expression d’une intention dans ce que l’agent désigne comme son intention. D’après ce critère du sens, un rêve incohérent, inintelligible peut être admis comme étant néanmoins bien un rêve, tandis que l’expression d’une (pseudo-)intention qui serait inintelligible comme telle dans son expression langagière ne serait purement et simplement pas l’expression d’une intention (mais peut-être l’expression d’autre chose). D’après le critère du sens, il faut que cette description apparaisse bien comme la description d’une intention.

Autrement dit, on ne peut avoir affaire à l’expression d’une intention dans les deux cas suivant : si mon action est inadaptée à mon dessein intentionnel ; si mon action est simplement indépendante du phénomène que je souhaiterais intentionnellement produire (par exemple si le phénomène en question n’est jamais le résultat d’une action humaine – sauf dans les pensées religieuse ou magique – par exemple le fait que le soleil se lève).

De ce point de vue, le décalage entre l’intention et l’action ne pose plus de problème car l’unique critère permettant d’identifier une intention est public. C’est celui, en résumé, de la «grammaire» de l’intention. Je peux donc formuler une intention en pensée sans pour autant la matérialiser ou l’exprimer en action. Elle sera une intention dans la mesure où, en la comparant aux autres expressions d’intentions, je pourrai la reconnaître comme telle. Je peux croire que je réalise par mon action une certaine intention alors que du point de vue d’autrui j’en réalise une autre, puisque c’est justement le point de vue d’autrui et que lui ou moi pouvons ignorer ou connaître certaines choses qui font que nous décrirons une même action de manière différente.14

 

Notes

1 L’intention, § 6.C’est le cas par exemple où je scie une planche dans l’intention simple de scier une planche, mais qu’en réalité il s’avère que je scie la planche de Smith. Je n’ai pas l’intention de scier la planche de Smith.

2 Cet exemple est emprunté à V. Descombes dans son ouvrage Le complément de sujet.

3 L’intention, §4.

4 Ibid

5 Ibid

6 Ibid, §22.

7 Ibid, §18.

8 Dans l’exemple suivant, la raison qui vient justifier l’action n’est pas intentionnelle : « Pourquoi installez-vous une caméra sur ce trottoir ? – Parce que Marilyn Monroe va passer. », L’intention, §22.

9 Pour reprendre l’exemple proposé par Anscombe, si je dis que je monte l’escalier dans l’intention d’aller chercher mon appareil photo alors que je sais parfaitement que celui-ci est dans la cave, l’expression de mon intention est « inintelligible », et le caractère intentionnel de mon action n’est pas reconnaissable, compréhensible ou identifiable publiquement.

10 Cette réflexion n’est bien sûr pas restreinte au domaine des intentions qui réussissent. En réalité, Anscombe montre bien qu’il y a un lien indissociable entre intention et action et que l’intention même non réalisée en action vise ou désigne une action.

11 L’intention, § 22.

12 D. Davidson objectera contre cette idée le fait que nous puissions caractériser les raisons d’agir sous le modèle de « causes singulières », voir Action et Evénements.

13 L’intention, §22.

14 Cette thèse d’Anscombe est également rediscutée par Davidson, car selon lui la variation des descriptions renvoie à des actions différentes : en effet, OEdipe n’a pas tué son père, il a tué un vieil homme.

 
 
  Mentions légales