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Résumés des communications
Colloque SoPhA 2006
La Baume-les-Aix
Philosophie
de l'Action
Carole Ferret
Pour une anthropologie de l’action
les articles de cette session

 

Qu'elle parte à la recherche des invariants ou qu'elle souligne les dissemblances entre les sociétés, l'anthropologie s'est choisi l'homme pour objet d'étude. Il est étrange qu'avec un tel projet, elle se soit finalement si peu interrogée sur la nature de l'action humaine. Comment les hommes agissent-ils ? Voilà l'une des questions essentielles soumises à sa réflexion et qu'elle ne peut pas esquiver. L'entremêlement des techniques et des représentations ne doit pas conduire ces dernières à envahir tout le champ de la discipline. L'examen des pratiques est à même de nous révéler non seulement le fond des pensées mais aussi la forme des actions. Les rouages de leur fonctionnement concret sont riches d'enseignements insoupçonnés.

Reprenant la distinction effectuée par A.-G. Haudricourt qui, dans un article 1 maintes fois cité mais rarement véritablement exploité, oppose l'élevage du mouton dans la région méditerranéenne et la culture de l'igname en Nouvelle-Calédonie comme les archétypes de deux modèles d'action : l’action directe positive et l’action indirecte négative 2, je suis partie à la recherche de correspondances entre traitement de la nature et traitement d’autrui, en supposant que les sociétés se distinguent les unes des autres par la prédominance de certains types d'action, types qui divergent sur les moyens et non sur les fins. Relevant le pari consistant à élaborer une grille d'analyse des actions humaines largement valable quels que soient le thème, l'époque ou l'aire géographique abordés, j'ai ébauché une systématisation des modes d'agir en m'attachant à décrire leur forme et non leur contenu.Assumant les risques des écueils de la subjectivité, j'ai procédé, dans la majorité des cas, par imputation d'intentions ou bien j'ai identifié les objectifs de leurs actions aux raisons invoquées par les acteurs, dans une approche compréhensive, et j'ai focalisé mon étude sur les stratégies employées pour les atteindre. J’ai construit cette grille tout au long d’un travail de recherche consacré à la civilisation altaïque du cheval – et plus particulièrement aux actions techniques menées par les Iakoutes sur leurs chevaux 3 – façonnant mon outil en même temps que j'en usais pour décrire la réalité que j'avais observée. Cette élaboration fut lente et laborieuse ; le résultat est certainement perfectible, mais j’ose le croire efficace.

L'action technique appliquée à un être vivant, le cheval en l'occurrence, ne s'exprime pas seulement en termes de "faire" (comme une opération, en termes sémiotiques 4), mais aussi, bien souvent, en termes de "faire faire" (comme une manipulation), le patient étant également un agent. Cette notion de manipulation m'a conduite à isoler l'objectif, plus impérieusement encore que ne l'y incite celle d'intentionnalité — qui mène à différencier l'objectif visé et l'objectif atteint. En effet, dans le "faire faire", le premier verbe "faire" correspond à l'action du sujet et le second à la réalisation de l'objectif. L'objectif, même le plus immédiat, que l'homme recherche se dissocie alors de son action, comme de l'objet sur lequel il l'exerce. C'est pourquoi, au couple traditionnel "sujet-objet" (autrement nommé "agent-patient"), j'ai dû substituer la triade "sujet-objet-objectif", afin de pouvoir analyser correctement les actions que j'avais observées. Le cas du dressage manifeste clairement cette insuffisance du couple "sujet-objet", car l'animal dressé est, sauf exception, un moyen et non une fin.

Dans le "faire faire" de la manipulation, la similitude des deux verbes ne doit pas induire en erreur : seul le premier décrit une action intentionnelle 5, tandis que le second correspond à un simple événement, intentionnel ou non. Tout en accomplissant l'action, l'objet manipulé n'y collabore pas toujours volontairement. Faire bailler quelqu'un peut éventuellement être une action, quand bien même ce bâillement ne serait qu'un réflexe involontaire. De même, l'oie ne collabore pas à son gavage. Pourtant, gaver une oie est bien une manipulation et non une opération. L'homme ne fait pas gonfler le foie de l'animal comme il soufflerait dans un ballon de baudruche. C'est l'organisme vivant qui transforme le grain en foie gras.

L'introduction de ce troisième élément, l'objectif, m'a permis d'aboutir à une typologie comprenant douze dimensions qui seront détaillées dans la communication, en même temps  que seront évoqués quelques problèmes épineux posés à l'anthropologie de l'action, principalement dues à la subjectivité, la multiplicité et l'ambivalence des objectifs, mais aussi au découpage des actions. Sans exposer ici l’ensemble de cette typologie, je citerai néanmoins quelques types d’actions particuliers : l’action passive, où le sujet "ne fait rien" à proprement parler et dont l’élément agissant est un tiers extérieur (action exogène) ou l’objet lui-même (action participative) ; l’action contraire, qui va à l'encontre de l'objectif visé et finit pourtant par le réaliser ; l’action négative, qui empêche la réalisation d’objectifs alternatifs ; l’action externe, qui ne s’exerce pas sur le corps de l'objet, mais sur un élément de son milieu environnant, etc.

Un exemple permettra d’ores et déjà d’illustrer la grande variété des actions pratiquées dans une situation donnée. Moi qui suis assise dans cette pièce infestée de mouches, par quel moyen, c'est-à-dire en faisant quelle action puis-je me débarrasser des insectes qui m'importunent ? Parmi les actions dites réparatrices, je peux en choisir une que je qualifierai d’active, directe, positive, interne, artificielle, lourde, difficile et appareillée et, comme le veut l'expression populaire qui m'a fourni cet exemple, les écraser avec un marteau-pilon. Je peux, plus simplement, les assommer avec une tapette, action plus légère, mais continue comme la précédente, qui doit se répéter pour chaque mouche, alors que le papier tue-mouches allège ma tâche en la rendant discontinue, puisqu'une fois le serpentin visqueux suspendu, je ne fais plus rien. L'action du papier tue-mouches est d'ailleurs indirecte et négative, car seules sont éliminées les mouches qui se posent sur le papier, d'où, également, son aspect participatif. Je peux parfumer ma chambre au vinaigre, odeur repoussante pour les insectes, par une action externe, participative et négative ou, au contraire, les attirer dehors en y ouvrant un pot de miel, par une action également externe et participative, mais positive.Je peux pulvériser un gaz insecticide qui les foudroie toutes, action de transformation légère et facile, particulièrement directe et positive. Je peux dresser les mouches à sortir de la pièce quand je m'y trouve ou leur faire subir des modifications génétiques conduisant au même résultat, deux actions de transformation interventionnistes extrêmement difficiles. Parmi les actions préventives, je peux mettre des moustiquaires aux fenêtres, action externe, directe et positive. Je peux m'astreindre à systématiquement cacher toute nourriture potentielle, en fermant les pots de confiture, les poubelles, ramassant les miettes et plaçant mes fromages dans des boites en plastique, par une autre action externe, mais indirecte et négative. Je peux attendre l'hiver qui les fera mourir, action passive et exogène. Je peux enfin me convaincre que ces mouches ne me dérangent pas tant ou, mieux encore, qu'elles représentent autant d'esprits venus m'insuffler l'inspiration.

Chaque société manifeste une prédilection pour tel ou tel type d’action et une aversion pour d'autres types d'actions, comme l’ont montré, à propos de la civilisation chinoise, A.-G. Haudricourt et J. Needham 6, mais aussi F. Jullien, qui oppose l'efficacité occidentale à la stratégie orientale.  « Plutôt que de dresser un modèle qui serve de norme à son action, le sage chinois est porté à concentrer son attention sur le cours des choses, tel qu'il s'y trouve engagé, pour en déceler la cohérence et profiter de leur évolution […] au lieu donc de fixer un but à son action, se laisser porter par la propension ; bref, au lieu d'imposer son plan au monde, s'appuyer sur le potentiel de la situation » 7. Je ne suivrai cependant pas F. Jullien dans sa confrontation systématique de ces deux mondes, ni dans son antagonisme entre technique et action, inspiré par la distinction aristotélicienne entre poiésis "action technique", visant à la production d'un objet, et praxis "action morale", visant au perfectionnement du sujet. Bien qu'elle n'ait pas été théorisée, la métis grecque, "intelligence de la ruse", donne bien à voir l'efficacité de l'action indirecte et opportuniste, parfois contraire. C'est l'astuce d'Antiloque qui, lors d'une course de chars, sait saisir l'occasion pour devancer Ménélas malgré ses chevaux moins rapides. « Quand il voit le char d'Antiloque obliquer vers le sien, le roi de Sparte s'imagine que le jeune homme, faute d'expérience, a perdu la maîtrise de ses bêtes [...] Se muant en son contraire pour berner Ménélas, la ruse prudente d'Antiloque joue la folie » 8.

Quitte à être accusée de rester enfermée dans le modèle occidental des moyens et des fins, je persiste à penser que choisir une voie détournée n'implique pas qu'on ne propose pas de but à son action. Le débat se situe davantage, selon moi, sur la nature du moyen que sur la présence du but. Simplement, la culture chinoise a, apparemment, plus de goût pour les actions peu interventionnistes (« au lieu d'imposer son plan au monde »), voire passives (« se laisser porter ... »), exogènes (« ... par la propension », « le cours des choses »), indirectes, a posteriori (pas de « norme » ni de « forme idéale »). Quand le duc Wu, désirant attaquer Hu, commence par lui donner la main de sa fille « pour tourner la pensée de celui-ci vers les plaisirs » 9, il ne se laisse pas porter, il effectue une action indirecte contraire.

 

Notes

1 André-Georges Haudricourt, "Domestication des animaux, culture des plantes et traitement d'autrui", L'Homme, II, 1, 1962, pp. 40-50.

2 Pour cet auteur, l'action est directe quand il existe un contact étroit et/ou permanent entre l'homme et l'être domestiqué — végétal ou animal —, celui-là agissant sur le corps même de celui-ci ; elle est indirecte dans le cas contraire, lorsque l'homme agit, non sur l'être domestiqué, mais sur le milieu qui l'entoure et l'influence. L'action est positive quand il lui impose un cheminement selon un schéma a priori, négative quand il se contente de lui barrer certaines voies, ne jugeant du résultat qu'a posteriori.

3 Carole Ferret, Techniques iakoutes aux confins de la civilisation altaïque du cheval. Contribution à une anthropologie de l’action, Thèse de doctorat, Paris, EHESS, 2006, 1239 p.

4 Algirdas Julien Greimas & Joseph Courtés, Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette, 1979, p. 220, 262.

5 Pourtant, d'un point de vue grammatical, ce premier verbe faire, à la différence du second, est un auxiliaire factitif et non un verbe d'action (cf. Vincent Descombes, "L'action" in D. Kambouchner (ed.), Notions de philosophie. II, Paris, Gallimard, 1995, pp. 164-165). Mais il convient de ne pas se laisser abuser par cette description langagière, car l’on se propose ici d’analyser des faits, non des phrases. Si "César a fait qu'un pont soit construit", c'est parce qu'il l'a fait construire et il l'a fait construire en commandant sa construction. L'action de commandement est intentionnelle, tandis que la construction, elle, aurait pu avoir été exécutée par des robots. L'auxiliaire factitif représente l'un des cas fréquents où, comme le note E. Anscombe, la description des actions humaines est une description d'intentions et non une description de mouvements. « Considérons la question "Que fait le poêle ?" avec sa réponse "Il brûle bien", et la question "Que fait Smith ?" avec sa réponse "Il se repose". Pour établir une réponse parallèle dans le cas de Smith, ne faudrait-il pas dire "il respire régulièrement" ou "il est étendu sur son lit" ? » (L'intention, Paris, Gallimard, 2002 [1957], § 43, p. 139).

6 Joseph Needham, La science chinoise et l'occident, Paris, Le Seuil, 1969.

7 François Jullien, Traité de l'efficacité, Paris, Grasset et Fasquelle, 1996, p. 28.

8 Marcel Detienne & Jean-Pierre Vernant, Les ruses de l'intelligence. La mètis des Grecs, Paris, Flammarion, 1974, p. 30 et passim.

9 Jullien op. cit., p. 203, citant Han Feizi (280 ?-234 av. J.-C.), dans l’édition de Chen Qiyou, Han Feizi Jishi, Shanghaï, 1974, 2 vol., chap. 12.

 
 
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