Dans ma communication, j’examine la signification pour l’épistémologie de la logique du fait que l’on peut donner des cas dits « Gettier » pour la connaissance des règles de logique basiques. Les cas Gettier sont normalement envisagés dans le cadre de la connaissance empirique. Mon but est cependant de présenter un tel cas pour la connaissance non-empirique d’une règle de logique basique, et d’en évaluer les conséquences pour l’épistémologie de la logique. Je vais me concentrer spécifiquement sur l’une de ces conséquences, qui est que la théorie populaire selon laquelle notre connaissance des règles de logique basiques se fonde sur la connaissance sémantique ou conceptuelle est fausse. Selon cette théorie, les règles de logique basiques (les règles dites « d’introduction » et « d’élimination » des constantes logiques) fixent la signification des mots ou concepts logiques, tels que « non », « si », ou « tout ». Etant donné leur statut de définitions ou de postulats de signification, ces règles sont supposées être telles que les comprendre est suffisant pour les connaître. Et plus précisément, les comprendre est suffisant pour les connaître a priori – c’est-à dire, pour les connaître indépendamment de notre expérience sensorielle. Cette théorie de la connaissance logique est un exemple de ce que l’on peut appeler une « conception de l’a priori basée sur la compréhension »1 – c’est-à-dire basée sur la compréhension linguistique ou conceptuelle.
Mon but est donc de montrer comment une conception de l’a priori basée sur la compréhension est incompatible avec la possibilité de construire des cas Gettier pour la connaissance des règles de logique basiques. En premier lieu, je vais expliquer ce qu’est un cas Gettier. Un cas Gettier est un cas similaire (dans un sens qui sera défini) aux cas proposés dans les années soixante par Edmund Gettier comme contre-exemples à l’analyse dite « traditionnelle » de la connaissance propositionnelle, selon laquelle la connaissance propositionnelle, c’est la croyance vraie et justifiée.2 Un cas Gettier est un cas où un sujet S a une croyance vraie et justifiée dans une proposition, mais ne connaît pas cette proposition. Typiquement, un cas Gettier contient un élément de chance qui fait que bien que la croyance de S soit vraie et bien qu’elle soit justifiée, elle n’a pas de statut de connaissance.
Ensuite, je vais présenter un cas Gettier pour le cas de la connaissance d’une règle de logique basique (comme Modus Ponens). Dans une telle situation, S a une croyance vraie et justifiée en une règle de logique, mais intuitivement S ne la connaît pas, parce qu’il y a un élément de chance dans la manière avec laquelle S a acquis sa croyance.
Finalement je vais montrer quelles sont les implications pour l’épistémologie de la logique de la possibilité d’un tel cas. En particulier, je vais montrer comment la conception de la connaissance logique basée sur la compréhension sémantique ou conceptuelle est incompatible avec le fait que l’on peut avoir des cas Gettier pour la connaissance des règles de logique basiques. En effet, si l’on pense que la connaissance logique peut se baser sur une théorie de la compréhension sémantique ou conceptuelle, ceci doit être vrai :
(1) Si S comprend P (où P est une règles de logique), alors S connaît P a priori.
Le genre de cas Gettier que je propose de discuter a ceci comme conséquence :
(2) S comprend P (où P est une règles de logique) et S ne connaît pas P, mais a juste une croyance vraie et justifiée que P.
(1) et (2) ne peuvent pas être vrais ensemble. Je pense qu’il faut abandonner (1), mais je considère d’abord deux lignes que l’on pourrait prendre pour défendre (1). Ces deux lignes de défense sont de fait deux manières de nier que l’on peut avoir d’authentiques cas Gettier pour la connaissance logique.
Première ligne de défense :
(a) Si S ne connaît pas P (comme le cas Gettier semble l’indiquer), il faut insister que S ne comprend pas P. Et si S ne comprend pas P, S ne peut avoir aucune croyance vis-à-vis de P – en particulier, S ne peut pas avoir de croyance vraie et justifiée.
J’argue que (a) n’est pas plausible : il n’y a rien dans le cas Gettier que je propose qui semble toucher à la compétence sémantique ou conceptuelle de S. Il n’est donc pas plausible de dire que S est n’est pas compétent sémantiquement ou conceptuellement.
Deuxième ligne de défense :
(b) S semble comprendre P, et cela veut dire qu’il faut insister que S connaît P (contrairement à c que semble indiquer le cas Gettier). Cela revient à dire que lorsque l’épistémologie de la logique est concernée, les raisons qui d’habitude (pour les croyances empiriques) défont la connaissance, comme dans un cas Gettier, ne comptent pas ou pas de la même manière.
J’argue que (b) n’est pas plausible : adopter (b) c’est dire qu’il y a des méthodes non fiables d’acquérir de la connaissance logique. Ceci va non seulement à l’encontre de nos intuitions, mais aussi à l’encontre de toute la réflexion qui a été faite en épistémologie ces trente dernières années, depuis la parution du fameux article de Gettier.
Je pense donc que la conception de la connaissance logique basée sur la compréhension sémantique ou conceptuelle est fausse – il faudra donc chercher à expliquer la connaissance logique autrement.
Pour terminer, je voudrais insister sur le fait qu’il est très profitable de considérer des cas Gettier pour la connaissance logique et la connaissance a priori en général. Ces cas peuvent nous aider à guider nos intuitions quant à la nature de certains types de connaissance. Dans le cas présent, c’est une certaine manière de fonder la connaissance logique sur la compréhension sémantique ou conceptuelle qui peut être réfutée en considérant de tels cas. Je peux citer une autre raison pour laquelle considérer des cas Gettier est utile, il semble que s’il y a, comme je le pense, des situations Gettier pour les règles de logique, cela veut dire que cette connaissance est propositionnelle. En effet « avoir une croyance vraie et justifiée » est une relation entre un sujet et une proposition. Mais l’idée selon laquelle la connaissance des règles de logique basiques est propositionnelle va à l’encontre de ce que beaucoup de philosophes pensent – car beaucoup de philosophes pensent que la connaissance logique est essentiellement pratique: c’est du savoir-comment plutôt que du savoir-que.3 Il serait donc aussi profitable d’évaluer cette opinion à la lumière de Gettier.
Notes
1 J’emprunte ce label à Peacocke (voir ‘The A Priori’ dans The Oxford Handbook of Contemporary Philosophy, éd. Frank Jackson et Michael Smith, Oxford: OUP, 2005, pp. 739-763). L’argument de cette communication est entre autres dirigé contre sa théorie selon laquelle la connaissance logique se fonde sur une théorie de la possession des concepts logiques ; la ‘théorie analytique du caractère a priori de la logique’ de Boghossian (voir ‘Analyticity Reconsidered’, Noûs 30, 1995, pp. 360-91) est aussi vulnérable à cet argument. Et en général, toute théorie de la connaissance des règles de logique basiques fondée sur une sémantique des rôles conceptuels est dans la ligne de mire de cet argument.
2 Voir Gettier, ‘Is Justified True Belief Knowledge?’, Analysis 23, 1963, pp. 121-3.
3 L’on pense ici à Carroll (voir ‘What the Tortoise Said to Achilles’, Mind 4, 1895: pp. 278-80) et Ryle (voir The Concep of Mind, London: Hutchinson & Co, 1949) selon lesquels l’on ne peut dire que la connaissance logique est propositionnelle, sous peine de regressus ad finitum.
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