Nous concevons spontanément l'intentionnalité comme une relation, unissant un état mental (désir, croyance, pensée, etc.) à l'objet auquel il renvoie ou sur lequel il porte. Cette conception relationnaliste vaut à la fois pour l'intentionnalité psychologique ("je pense à un arbre", "je crains qu'il ne pleuve", etc.) et pour l'intentionnalité linguistique ou signification ("tree veut dire arbre"). Elle se fonde sur la manière dont nous analysons d'ordinaire les énoncés psychologiques et sémantiques. Ainsi
(1) Tom a peur du loup
(2) "Wolf" veut dire loup
se ramènent prima facie à des énoncés logiques du type R(x, y), où x désigne soit un état mental, soit une expression linguistique, y un objet intentionnel (loup) et R la relation d'intentionnalité.
Mais si elle est satisfaisante à certains égards (notamment, elle rend semble-t-il bien compte de la manière dont sont structurés nos énoncés psychologiques ou sémantiques, et de l'usage que nous en faisons, de ce que nous semblons vouloir dire par-là), cette conception relationnaliste de l'intentionnalité se heurte à des difficultés qui en remettent en cause la pertinence générale et la légitimité. Notamment, si l'intentionnalité est une relation, alors elle suppose la réalité de ses relata. Or nombre de nos objets intentionnels ne pas réels: nous pouvons penser ou parler d'êtres fictifs, voire impossibles, comme Sherlock Holmes, le carré rond ou le plus grand des nombres entiers. Nous entendons suggérer qu'un moyen acceptable d'éviter une inflation indésirable de l'ontologie consiste à nier que l'intentionnalité soit de nature relationnelle, et que par conséquent, elle n'implique aucunemen t l'existence ou la réalité des objets intentionnels sur lesquels elle semble porter.
A cette fin, nous envisagerons la question problématique du statut des objets intentionnels sur le plan du langage. La question devient alors celle - assez classique - de savoir si nos énoncés sémantiques impliquent nécessairement l'existence des objets ou des faits auxquels ils semblent référer. Nous répondrons par la négative, en proposant une conception alternative de la signification, comme étant non pas une relation, mais une propriété monadique des expressions linguistiques, constituée par l'usage. Nous proposerons ainsi de prendre parti, pour des raisons logiques et ontologiques, pour une sémantique fonctionnelle plutôt que référentielle.
A partir de ce point, nous nous efforcerons de dégager les implications d'une telle conception non relationnaliste de l'intentionnalité linguistique sur celle de l'intentionnalité psychologique.Notre argument supposera alors la défense de la thèse selon laquelle il existerait au moins une analogie de structure entre la pensée et le langage, entre les énoncés psychologiques et les énoncés sémantiques - voire même (contra entre autres Searle ou P. Jacob) une priorité de l'intentionnalité linguistique sur l'intentionnalité psychologique. Notre raisonnement pourra se résumer dans les termes suivants :
(1) L'intentionnalité psychologique est analogue à l'intentionnalité linguistique
(2) or l'intentionnalité linguistique n'est pas de nature relationnelle
(3) donc l'intentionnalité psychologique n'est pas de nature relationnelle.
Il faudra alors parvenir à donner sens à ce que pourrait être une théorie de l'intentionnalité psychologique, qui prendrait pour modèle une sémantique fonctionnelle, donfée sur l'usage et de nature non-relationnelle. On espèrera en ce sens, proposer une méthode alternative en vue d'accomplir le projet de naturalisation de l'intentionnalité. |