Contexte : le débat utilitarisme/déontologisme à la lumière du problème du trolley
Considérons les deux dilemmes moraux suivants. Dans le premier, le conducteur d’un trolley a perdu connaissance. Si rien n’est fait, le trolley va écraser cinq personnes sur la voie. Pierre se trouve près d’un levier qui peut détourner le trolley sur une autre voie. Malheureusement, une personne se trouve sur cette voie. Pierre peut-il détourner le trolley ? Le second dilemme concerne également un trolley dans la même situation. Paul est sur un pont surplombant la voie. Il se rend compte qu’il peut arrêter le trolley en poussant sur la voie un piéton très corpulent se trouvant à ses côtés. Paul peut-il pousser le piéton ? De nombreux articles ont été consacrés à ce débat en philosophie morale (Foot 1978; Thomson 1985). Il concerne en effet l’opposition centrale de la philosophie morale et politique contemporaine, celle entre les doctrines utilitaristes, qui jugent une décision morale en fonction de ses conséquences en terme de bien produit, et les doctrines déontologistes, qui jugent uns décision morale à son respect de certains principes moraux. Dans le dilemme du trolley, l’utilitarisme juge moralement permissible de toujours chercher à maximiser le nombre de vies sauvées, alors que le déontologisme juge moralement permissible le détournement du trolley, mais pas le fait de pousser le piéton du pont, le plus souvent au nom du principe du double effet. Ce dernier interdit en effet d’utiliser une personne (le piéton corpulent) comme un moyen en vue d’une fin bénéfique, mais n’interdit pas les actions en vue d’une fin bénéfique dont les effets secondaires peuvent être mauvais.
Alors que le débat philosophique s’est longtemps consacré aux intuitions des philosophes professionnels, depuis une dizaine d’années, les psychologues ont commencé à tester expérimentalement les intuitions morales concernant le problème du trolley. Une grande majorité des gens considère que l’action de Pierre est moralement permissible, alors que celle de Paul ne l’est pas. Ce résultat empirique est très robuste, il a été répliqué à plusieurs reprises chez des étudiants américains et allemands, des immigrés américains récents d’origine chinoise ne travaillant pas à l’université, des écoliers américains du Midwest et à grande échelle sur Internet, les statistiques suggérant que le niveau d’étude, la religion et la pratique religieuse ne joue pas de rôle significatif (Petrinovich and O’Neill 1996; Mikhail, Sorrentino et al. 1998; Waldmann and Dieterich 2006; Hauser, Cushman et al. under review). Le trolley a été remplacé par des bombes dans un restaurant, des virus ou encore des torpilles. Des études en imagerie cérébrale ont montré que pousser le piéton du pont déclenche plus d’émotions que détourner le trolley et que les sujets minoritaires qui jugent moralement acceptable de pousser le piéton du pont répondent plus lentement que les autres, suggérant qu’il doivent inhiber une réponse déontologique plus intuitive (Greene, Sommerville et al. 2001).
Deux grands types d’interprétation ont été donnée à ces résultats empiriques qui suggèrent que les humains ont des intuitions non utilitaristes. L’interprétation « utilitariste » proposée à la fois en psychologie, en neurosciences et en philosophie consiste à conserver un modèle utilitariste du jugement moral et d’expliquer les décisions non utilitaristes comme des erreurs (Baron 1994; Greene 2003; Sunstein 2005). Cette interprétation s’appuie sur la théorie des heuristiques (Kahneman 1994). Les humains disposeraient d’heuristiques morales efficaces en temps normal et adaptées à leur environnement. Cependant, du fait de leur façon de fonctionner, certaines situations les pousseraient parfois à l’erreur. Ainsi, par exemple, la violence faite au piéton poussé du pont (Greene 2003) ou bien sa proximité (Waldmann and Dieterich 2006) seraient tellement saillantes que l’heuristique de minimisation du mal accorderait plus d’attention au piéton du pont qu’au cinq personnes en danger sur la voie1. Les décisions non utilitaristes résulteraient d’un biais cognitif. Au contraire, l’interprétation « déontologiste » suggère de prendre les intuitions des sujets au sérieux et de considérer que les humains ont des principes moraux universels, tout comme ils auraient par exemple des principes de grammaires universels (position suggérée par Rawls dans la Théorie de la justice, section 9 (Mikhail, Sorrentino et al. 1998)). Notons à ce propos que, comme pour les intuitions syntaxiques, les sujets ne semblent pas capables de justifier de manière rationnelles leurs jugements : ils produisent des justifications (principes, calcul, etc.) qui ne sont pas en adéquations avec leurs réponses.
On retrouve les mêmes oppositions chez les psychologues et les neuroscientifiques comme chez les philosophes, les économistes et les juristes en ce qui concerne la philosophie politique. Pour ne prendre qu’un exemple, qui a joué un rôle important dans l’histoire de l’utilitarisme, les humains ne semblent pas prendre de décisions utilitaristes en matière pénale (Baron 1994; Sunstein, Kahneman et al. 1998; Carlsmith, Darley et al. 2002). Ainsi, ils préfèrent une condamnation proportionnée au crime (« méritée ») à une autre plus lourde (parce qu’elle aurait un effet de dissuasion sur les futurs criminels) ou plus légère (parce que la condamnation est sans effet dissuasif pour ce crime particulier et ne fait que dégrader la situation du criminel).
Proposition : les intuitions morales sont contractualistes
Depuis les premières expériences, de nombreuses variantes du problème du trolley ont été testées. Aucune des deux interprétations ne parvient à rendre compte de l’ensemble des résultats. Je montrerai que ces résultats s’expliquent mieux dans un cadre contractualiste. Le contractualisme est une doctrine morale qui est habituellement classée comme déontologique. Elle considère en effet comme morales les actions qui respectent des principes qui ne pourraient pas être raisonnablement rejetés par des personnes recherchant un accord non contraint (Scanlon 1982; Gauthier 1986; Scanlon 1998). Mais de ce fait, le contractualisme s’éloigne du déontologisme classique (ou pur) en ce que les principes ne sont pas premiers : il ne s’agit pas de respecter le principe du double effet parce que c’est un principe moral, mais parce que, dans la plupart des situations (mais pas toutes, on le verra) personne ne pourrait raisonnablement le rejeter si l’on cherchait à se mettre d’accord. La morale contractualiste est donc en partie conséquentialiste, comme l’utilitaristes, car les principes conduisant à des conséquences désavantages pour les individus ne pourraient pas faire l’objet d’un accord et seraient donc rejetés.
Cette solution a l’avantage sur l’interprétation utilitariste de prendre au sérieux les décisions non utilitaristes des sujets (ce ne sont pas de simples biais cognitifs) et sur l’interprétation déontologique d’accorder au sujet des intuitions morales bien moins rigides et bien plus sensibles au contexte. Elle échappe également au problème du déontologisme de devoir expliquer les intuitions morales par des principes tels que le double effet ou la différence action/omission qui semble arbitraire, de l’aveu même des déontologistes2. Comme le note Thomson à propos de la différence entre tuer et laisser mourir : “it cannot be a magical difference, and it does not satisfy anyone to hear that what we have is just an ultimate moral fact”.
D’un point de vue cognitif, avoir des intuitions contractualistes ne revient pas à imaginer, pour chaque décision morale, un accord hypothétique entre les individus concernés ou à se placer sous le voile d’ignorance proposé par Rawls, ce qui serait cognitivement très lourd. Il est tout à fait possible d’imaginer un dispositif cognitif spécialisé configuré de telle manière qu’il produise des intuitions qui ne pourraient raisonnablement être rejetées par des personnes cherchant un accord sans nécessiter une plus grosse charge cognitive qu’une heuristique utilitariste de maximisation ou qu’un respect déontologique absolu des principes. Ainsi, par exemple, la compréhension des énoncés linguistiques fait appel à des principes pragmatiques qui reposent sur le principe de pertinence de l’énoncé (Sperber and Wilson 1986). Cela revient donc à inférer les états mentaux d’autrui et à manipuler plusieurs niveaux de représentation mentale (« il pense que je sais qu’il a compris que je voyais ce qu’il voulait me dire »). Pour autant, grâce à un dispositif spécialisé dans la pragmatique, les sujets ne manipulent pas en fait tous ces niveaux de représentations mentales. La règle d’or proposé par Kant (« Agis de façon à ce que ton action soit universalisable ») est ainsi une façon de générer des principes contractualistes sans faire intervenir de représentations de représentations mentales. C’est pourquoi les sujets peuvent analyser la situation d’une manière qui revient à imaginer un contrat hypothétique, ce qui demanderait de se représenter les représentations mentales des autres contractants, sans pour autant le faire effectivement.
Comment le problème du trolley rentre t-il dans le cadre contractualiste ? Judith Thomson a proposé dès l’article qui a lancé le débat (Thomson 1985) de considérer le problème de trolley comme un problème de distribution, en l’occurrence une distribution de risques. En fonction de la situation, il aurait pu être de l’intérêt des six individus concernés, s’ils avaient pu se mettre d’accord, d’adopter une règle de maximisation, par exemple s’ils sont tous employés de la compagnie de trolley et qu’ils veulent minimiser les risques de leur travail. Ce n’est pas le cas en revanche du piéton sur le pont qui ne prend pas de risque en ne descendant pas sur la voie. Ce n’est pas non plus le cas d’un employé de la compagnie si son poste le conduit à travailler toujours seul : il ne peut accepter une règle qui en toutes circonstances le fera être sacrifié pour sauver la vie des autres employés. Dans ces deux derniers cas, il serait donc injuste d’exiger de la personne seule qu’elle accepte une règle de maximisation qui ne lui profite en rien (Thomson 1990; Rakowski 1993). Le cadre contractualiste revient donc à considérer le problème du trolley comme un problème de justice.
Conséquences : nature des intuitions morales
Je montrerai que les intuitions contractualistes peuvent être à l’œuvre dans d’autres situations que le trolley comme l’aide à personne en danger ou l’avortement, qui comme le trolley ne paraissent pas au premier abord relever de la justice. Je proposerai de nouvelles investigations expérimentales.
Dans un cadre naturaliste, plusieurs modèles évolutionnistes existent pour expliquer l’origine de la morale. Je suggérerai que l’existence d’intuitions contractualistes est prédite par les modèles de sélection individuelle. Au contraire, les modèles de sélection de groupe prédisent des intuitions utilitaristes ou déontologiques pures. Cette enquête peut donc également permettre d’éclairer le débat sur les sources de nos intuitions morales.
Notes
1 “The relevant heuristics generally point in the right direction. To say the least, it is desirable for people to act on the basis of a moral heuristic that makes it extremely abhorrent to throw innocent people to their death. But the underlying heuristics misfire in drawing a distinction between the two cleverly devised cases. Hence, people struggle heroically to rescue their intuitions and to establish that the two cases are genuinely different in principle. But they aren’t.”
2 "Phrases such as ‘respect for persons’, ‘individual autonomy and dignity’, or Kant’s notion of treating people as ends not means, spring readily o mind, though they seem to label the point rather than explain it.” Locke 1982.
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