La notion d’engagement ou de commitment est actuellement l’objet d’une élaboration substantielle en sciences sociales. Il faudrait probablement plutôt dire qu’un certain nombre de notions désignées par le même terme de « commitment » sont actuellement en cours d’élaboration sans que le contenu exact de ces notions et a fortiori leurs relations soient clairement établis. J’en prendrai ici seulement trois exemples, que je ne choisis évidemment pas arbitrairement.
On rencontre, par exemple, une notion de commitment en économie, notamment depuis son introduction par Amartya Sen en 1976 dans une conférence considérée en général comme un tournant dans la façon de prendre en compte la dimension éthique des comportements humains au sein même de l’analyse économique, même si la pertinence de ce tournant est controversée : « Des idiots rationnels » (Rational Fools). Sen est revenu régulièrement depuis cette date sur cette notion dans un certain nombre de contributions suffisamment importantes (encore tout récemment dans Rationality and Freedom, 2002) pour susciter un symposium publié en 2005 dans un numéro spécial de la revue Economics and Philosophy, auquel ont participé des figures de premier plan comme Philip Pettit et Daniel Hausman. Sen oppose en particulier la notion d’ engagement (par exemple en faveur d’une cause comme le boycott des avocats d’Afrique du Sud à l’époque de l’apartheid ou celui des vacances en Espagne à l’époque du franquisme) à celle de sympathie à l’égard d’autrui en allant par là (explicitement) au-delà de l’intuition d’A. Smith lui-même qui, dans la Théorie des sentiments moraux, prétendait montrer la nécessité d’introduire une autre notion _ celle de sympathy _ à côté de celle de self-interest (ou de self-love) pour expliquer les comportements économiques et sociaux, et au-delà de James Coleman (Foundations of Social Theory, 1990), qui reprend la voie ouverte par Smith. Ce qui est caractéristique du commitment au sens de Sen serait, d’une part, qu’il est dirigé vers des buts qui n’accroissent pas le bien-être (matériel) de l’individu _ voire le diminuent, d’autre part, que l’individu n’y est pourtant pas poussé non plus par un sentiment de sympathie (par exemple à l’égard des victimes de l’apartheid) ou d’antipathie (par exemple à l’égard des Blancs racistes), mais plutôt par quelque chose qui serait de l’ordre du devoir. Même si Sen n’utilise pas ce terme, il se réclame cependant explicitement de Kant (contre Hume et Smith).
Mais on rencontre aussi un concept de commitment en philosophie sociale, notamment depuis On Social facts (1989) de Margaret Gilbert, dans un contexte où il s’agit, cette fois, de penser la formation même des groupes ; Gilbert parle alors d’engagement conjoint (joint commitment) pour penser l’émergence de ce qu’elle appelle un sujet pluriel et celle d’obligations collectives dont le véritable sujet est ce sujet pluriel. La notion permet _ par exemple _ de penser les relations d’un groupe de chercheurs à l’égard du paradigme dans lequel ils oeuvrent de façon très sensiblement différente de celle de Kuhn (qui utilisait lui-même une notion de group commitment mais en un sens passablement flou). La notion est supposée permettre de penser symétriquement la nature des outsiders, i.e. de ceux qui ne se sentent pas engagés au sein d’un groupe ou pas autant que les autres (Gilbert, 2000). L’élaboration de la notion s’inscrit dans le cadre de débats autour de l’intentionnalité collective visant à restaurer une certaine forme de holisme ou de supra-individualisme compatible avec l’individualisme méthodologique, débat auquel ont participé notamment R. Tuomela et Ph. Pettit. On peut déjà dire d’emblée que certains au moins des exemples d’engagements au sens de Sen se trouvent être aussi des engagements conjoints au sens de Gilbert. Ainsi les engagements contre le régime d’apartheid ou le fascisme étaient des engagements collectifs ou des engagements conjoints au sens de Gilbert. En revanche, on peut montrer que les engagements conjoints de Gilbert peuvent fort bien ne pas être des engagements au sens de Sen, pour autant que la notion de Sen puisse être aisément circonscrite (ce dont pourraient faire douter les exégèses méticuleuses auxquelles se sont livrés Pettit et Hausman). Les partisans de l’apartheid ou ceux du franquisme sont en effet eux-mêmes assurément conjointement engagés au sens de Gilbert, mais ils ne le sont sûrement pas au sens de Sen. D’autres cas sont plus litigieux : Sen donne ainsi l’exemple un peu étonnant des ouvriers chinois pendant la révolution culturelle comme exemple d’individus « engagés » à travailler en vue du bien public et donc sans y être incités par des stimulations économiques (i.e. par le self-interest au sens matériel). Paradoxalement, l’exemple pose peut-être moins de problèmes du point de vue du commitment gilbertien. Cet exemple donne de toutes façons à penser quant aux divers processus en jeu dans les conceptualisations aussi bien de Gilbert que de Sen, lesquelles se chevauchent manifestement. Comme l’ont montré Pettit et Hausman, une question essentielle est de savoir si l’on a vraiment besoin du concept de Sen. Cela dépend en effet beaucoup de ce que l’on entend par « choix rationnel » (et par des notions plus ou moins impliquées par cette dernière comme celle de « préférence »).
Enfin, on rencontre une notion de commitment en sciences politiques ou en sociologie politique, notamment depuis que J. Elster l’a introduite dans Ulysses and the Sirens en 1979. Elster parle surtout, au demeurant, de pre-commitment, dans des contextes à la fois de choix individuels (un individu s’engage par rapport à lui-même) et de choix collectifs (les individus d’un groupe s’engagent par rapport à tous les individus du groupe). Elster a ainsi plusieurs fois examiné le fait qu’un peuple se donne une Constitution comme un cas de pré-engagement : il s’agit de contraintes que les individus se donnent pour limiter leurs choix ultérieurs possibles. En principe, les lois ordinaires votées par les Parlements ne peuvent en effet pas transgresser les lois fondamentales de la Constitution. L’intérêt d’Elster pour les phénomènes de pre-commitment en général s’inscrit dans le cadre d’une recherche plus générale des cas non-standards pour la théorie du choix rationnel. Normalement, en effet, les individus sont supposés faire des choix en vue de buts qu’ils se sont fixés avec, dans leur environnement, des ressources et des contraintes qui sont des données. Dans le cas de pre-commitment, les individus se donnent eux–mêmes des contraintes supplémentaires. On pourrait dire que c’est le cas de tous les engagements et que les engagements conjoints de Gilbert (ou ceux de Sen) sont donc, en principe, des pre-commitments au sens d’Elster quoique ni Gilbert ni Sen ne se soucient d’examiner, à la différence d’Elster, la réalité des engagements au cours du temps. Il est clair, réciproquement, que les exemples d’engagements collectifs d’Elster sont aussi des engagements conjoints au sens de Gilbert, quoique Elster ne tire jamais aucune conséquence de type supra-individualiste en quelque sens que ce soit. Mais il se peut aussi que ce soit des engagements au sens de Sen dans la mesure où les individus qui délibèrent sont supposés le faire en vue du bien commun.
Les diverses notions de commitment que je viens d’évoquer permettent de poser, me semble-t-il, quelques questions théoriques intéressantes concernant les limites et de l’IM et de la TCR, au moins dans certaines de leurs formes canoniques, et suggèrent probablement aussi quelques moyens de les dépasser.
Comme mon souci n’est pas d’ordre exclusivement conceptuel mais qu’il vise à forger des concepts opératoires pour mieux saisir les phénomènes sociaux, je prendrai comme exemple privilégié un exemple qu’Elster a lui-même étudié récemment, quoique sous un angle légèrement différent, celui de la nuit du 4 Août 1789, où les députés des trois ordres ont aboli les privilèges. On peut, en effet, y trouver des exemples de commitments au sens d’Elster, de Sen et de Gilbert et ainsi à la fois affiner l’analyse conceptuelle et éclairer les phénomènes empiriques. |